Lorène Lavocat, journaliste de Reporterre intitule l’article qui suit « On va crever avec ce modèle »
et aussi :
Le point de vue de Benoît Biteau, député du groupe Écologiste et social
Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs de ce monde. » écrivait Albert Camus. Une phrase plus actuelle que jamais face aux détournements sémantiques du gouvernement. Depuis des années, la Macronie oppose artificiellement les citoyens entre eux : « éco-terroristes » contre agriculteurs, pro-irrigation contre anti-irrigation, tout en récupérant politiquement des notions essentielles comme celle de souveraineté agricole et alimentaire.
Qualifier ce texte de « loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles » relève du contresens historique quand son contenu organise méthodiquement le démantèlement des normes environnementales et sanitaires indispensables à une véritable souveraineté agricole et alimentaire.
Sous couvert de répondre à la crise agricole, le gouvernement choisit de passer en force. Plutôt que de restaurer la santé des sols pour retenir l’eau, il accélère le déploiement des méga-bassines, ces forteresses de plastique qui privatisent un bien commun au profit d’une minorité d’exploitations industrielles. Et pour étouffer la contestation citoyenne, il prévoit de supprimer des réunions publiques et d’affaiblir les parlements de l’eau. Ce n’est pas résoudre la crise de l’eau, c’est organiser l’omertà.
Alors que la recherche scientifique alerte sur l’explosion des cancers professionnels agricoles et des contaminations dans la population générale, le gouvernement réduit les zones de non-traitement, crée des périmètres arbitraires et expose davantage les plus jeunes aux pesticides.
Dans le même temps, la dérégulation de l’élevage industriel se prépare dans l’ombre : moins de contrôles, moins de transparence, davantage d’opacité. L’élevage concentrationnaire dépendant du soja importé et de la déforestation n’est pas l’avenir de notre souveraineté alimentaire, il en est l’impasse.
La criminalisation des lanceurs d’alerte, la marginalisation des associations environnementales et l’effacement du débat public ne protégeront ni les agriculteurs, ni les citoyens, ni le vivant. Favoriser les méga-bassines et les méga-élevages n’est qu’une fuite en avant au service des intérêts immédiats de l’agro-industrie.
La seule avancée de ce texte réside dans les clauses miroirs et le renforcement des contrôles sur les denrées importées. Mais comment prétendre défendre la souveraineté alimentaire tout en soutenant des accords de libre-échange comme le Mercosur ?
Depuis plus de 30 ans, la Via Campesina définit la souveraineté alimentaire comme le droit des peuples à décider de leurs systèmes agricoles et alimentaires et à accéder à une alimentation saine. Ce texte fait exactement l’inverse.
La véritable urgence agricole est ailleurs : accompagner massivement la bifurcation agroécologique, sortir de la dépendance aux pesticides et aux engrais de synthèse, protéger l’eau, les sols, la santé et redonner de la valeur au travail paysan.
Ce projet de loi fait le choix de la régression et du passé. Une fuite en avant qui sacrifie l’avenir pour préserver les privilèges de quelques-uns.